(Dans ce monde si poreux les êtres ne se rencontrent pas forcément)

Cela faisait bien dix-sept mille jours -du moins je crois- que je n’avais pas réintégré mon corps terrestre. J’étais tout simplement en voyage avec mon amie Camille dans un univers détestable. Nous avions été appelés par un certain Nandi pour nous occuper de prêtas(2) voraces, une mission humanitaire en quelque sorte. Enfin… humanitaire… je ne sais pas si le terme est approprié car les prêtas n’ont pas de corps, même s’ils sont persuadés du contraire. Bref, notre job consistait à capturer ces prêtas pour les convaincre de ne plus importuner les vivants auxquels ils tentaient de voler leurs biens jusqu’à leurs enveloppes terrestres.
Camille, quant à elle, était une personne fort sympathique. Mais je ne peux dire si elle était jolie puisque, nous aussi, n’avions pas de corps physique. En tous cas, notre technique était au point et rompue à toutes les éventualités. Cela consistait à jouer d’un instrument semblable à une flûte tout en aspergeant l’entourage d’un gaz aux forts relents de rôti de bÅ“uf. Les prêtas, souvent blottis dans d’infimes replis de l’espace, étaient attirés par ces subterfuges et finissaient par se montrer. C’est alors que nous jetions sur eux une combinaison holographique qui leur donnaient une apparence bien plus réelle que celle qu’ils pensaient détenir. Ca les comblait de joie, leurs désirs de sons, de nourriture, de corps… se trouvant exhaussés. Ensuite, nous pouvions engager un dialogue et commencer à leur expliquer la raison de ce tour de magie. Il fallait faire en sorte qu’ils abandonnent l’idée de récupérer leur ancien corps terrestre, leurs affaires, leurs amis… Si cela se produisait, les prêtas disparaissaient tout d’un coup et notre mission était accomplie.
La voix de Camille était douce, posée, ensorcelante. Quand elle leur parlait, je me plaisais à imaginer la forme qu’elle aurait eu dotée d’un corps d’humanoïde. Je la voyais ondulante, avec les orteils bien écartés entre lesquels poussaient des fleurs quinticolores, un ventre velouté d’où sortaient des bulles légères à chaque respiration, des seins pommelés aux tétons fermes et proéminents, des cils noirs et recourbés au bout desquels dansaient de minuscules jeunes-filles tout en jouant de la harpe, de longs cheveux surmontés d’une houppette en forme de fontaine, et surtout, surtout, un sexe bien ciselé aux effluves de vanille dont le clitoris brillait comme l’Étoile du Nord. Camille savait que je la voyais ainsi, car dans ce monde astral chacun perçoit les pensées des autres. Ca lui plaisait et elle savait en jouer. Une fois, un prêta difficile commençait à … Attend! Le téléphone sonne…
- Allo? Salut…
- Bonjour, qui est à l’appareil?
- C’est moi, Jack…
- Heu… je ne connais pas de Jack…
- Mais si voyons, Jack… Jack Kerouac… ton pote!
- Quoi? Mais il est mort il y a longtemps! Ca ne peut pas être toi!
- Ben écoute, tu te souviens… quand-même… On était aux pieds de ces grandes montagnes… une nuit…
- Oui?
- C’était beau! Ces quatre monts immenses qui se dressaient dans la pénombre, paisibles, dignes, hors du temps. On aurait dit des Bouddha…
- Bon. Tout d’abord je ne reconnais pas ta voix, mec, ensuite tu as très bien pu lire le bouquin de Kerouac… Tu veux quoi Monsieur? Te foutre de ma gueule?
Long silence. L’homme ne se démonte pas. Il reprend :
- Bon, quelque chose n’est pas dans le bouquin, mon bouquin… Quand nous étions dans ce cirque, au milieu des montagnes, j’ai disparu pendant deux minutes, pas vrai?
- Oui…
- Et je t’ai dit que j’avais été téléporté à l’intérieur de la montagne, côté ouest, toujours ok?
- Yeah! P’tain! Jack! C’est bien toi alors?
Il éclate de rire d’une voix formidable et rythmée. J’entends la Pacific 231 d’Arthur! Comme le téléphone est mou, je rentre dans le frigo pour le raidir un peu avec du froid. Bien installé sous la loupiote (j’ai laissé la porte entre-ouverte) je lui demande :
- Alors, où es-tu en ce moment? T’est vivant ou bien c’est un autre truc du genre?
- Eh bien figure-toi que je suis dans ma montagne préférée. Encore une fois!
- Tu veux dire dessus? Au sommet?
- Appelle ça comme tu veux. En fait, c’est comme une autre dimension. Je crois que je suis à l’intérieur mais il n’y a pas de frontières… alors…
- Ah? Et tu fais quoi?
- Rien. Nous sommes des millions ici. Des milliards peut-être! Et c’est top niveau tu vois…
- Ben vas-y raconte!
Il se racle la gorge et je me dis que ça va être long. Je ressort du frigo, le téléphone ayant repris sa forme, et me verse une lichée de gin dans laquelle je fais tremper quelques boules en papier d’Arménie. Puis j’y mets le feu. Ca sent bon.
- Ici c’est un autre monde, on peut dire. Il n’y a pas de sol, pas de ciel, pas de maison, pas de voiture, pas de…
- Oui, bon, y’a que dalle quoi!
- Pas tout à fait, parce qu’on peut faire apparaître tout ce qu’on veut. Mais on le fait pas. Pas besoin…
Il semble pensif. En attendant, mon verre a éclaté et le gin a mit le feu à la table. Voilà que le sprinkler qui se déclenche maintenant! Mais c’est celui d’à côté, dans la salle de bain. Ouf! Pendant que Jack réfléchit, je jette le reste du gin sur le bureau (sinon il ne pourra pas brûler entièrement). Une grenouille frappe à la fenêtre. C’est une grenouille pompière : elle a un casque rouge avec des trucs argentés qui pendent. Je me dis qu’on est quand-même vachement surveillé ici. Je suis heureux de retrouver mon ami. D’autant qu’il est à moitié fou. Ca y est! Il repart…
- Donc, il y a un chef ici et il s’appelle Lumière Infinie. C’est un Bouddha en fait. Alors je suis content. C’est sa terre, et on est ses invités. On peut faire tout ce qu’on veut. Et lui, il s’en fout.
- Mais il fait quoi de ses journées ton pote? Vous jouez même pas un peu de Country?
- Rien, j’te dis! Il fait rien et nous non-plus.
- Ouai… t’es en enfer quoi…
- T’es pas bien? Je te dis qu’on peut faire ce qu’on veut mais qu’on ne fait rien… parce qu’on veut rien…
Ca commence à m’agacer cette conversation. Pas toi? Le bureau finit de brûler. Moi, je finis d’être patient. Et je voudrais retourner mater les seins de Camille. Mais Jack insiste :
- Ecoute, je t’invite. Tu viens, tu regardes, t’es pas obligé de rester… Rentre dans le téléphone, ça ne sera pas long.
- Oui mais j’ai pas de costume là . Et ton pote à l’air d’être un personnage important, quand-même…
- Un personnage? (Il rit comme tout-à -l’heure.) Mais c’est personne! Ca n’a rien à voir avec là où t’es en ce moment. Je t’explique : en fait, c’est un monde merveilleux où chacun fait ce qu’il veut alors qu’il ne veut rien et Lumière Infini est juste la conscience qui est infinie parce qu’elle ne porte pas sur des choses mais qu’elle se contente d’être consciente en même temps qu’il y a bien des choses mais que nous on s’en fout complètement tellement on est bienheureux d’être conscient, alors c’est pour ça qu’elle est infinie, je veux dire qu’elle n’a pas de contours particuliers, tellement pas qu’il peut même y en avoir car ça revient au même et puis si tu veux je peux aussi te dire que……
Ca coupe. Mon forfait est épuisé. Moi aussi. Donc, je disais qu’un prêta difficile commençait à …